dimanche 25 novembre 2007

Chapitre 6

« Un peu plus à gauche. Non pas autant, reviens. Voila, encore un peu. A peine. Là, c’est parfait.

- Ha houai Pa, c’est sur, c’est les deux millimètres qui font toutes la différence.

- Ce sont Ounis, on dit ce sont les deux millimètres. »

Encore un soupir de sa part. Je ne les compte plus.

« D’où tu es, Tu vois ton frère Dhaïs ?

- Oui » répond la petite fille à l’autre bout du parc.

- Tu le vois bien ?

- Oui. J’ai froid pa, on peut rentrer.

- Deux minutes.

Je dis à mon fils de rejoindre l’entrée et crie à ma fille : « Dis-moi dès qu’il sort de ton champ de vision.

- D’accord, je peux m’asseoir ?

- Non.

Silence.

Ounis a presque atteint les grilles du parc.

« Tu le vois encore ?

- Oui, un peu. Sa tête dépasse.

La victime mesurait quelques centimètres de moins que mon fils. « Baisse-toi » lui dis je.

Pas autant. Il s’était mis à genoux continuant à marcher comme une grenouille. A croire que c’est encore un gamin. Il se tasse juste un peu.

« Et maintenant Dhaïs ?

- J’ai froid.

- Oui, mais tu vois ton frère ?

- Oui.

Je me déplace jusqu’à ma fille. En effet, Ounis est visible tout le long du chemin. Donc, même s’il était parti de son plein gré, il aurait dû être remarqué. Pourtant, la veille, un homme avait encore disparu sous les yeux de sa femme qui le guettait à l’endroit où se trouve ma fille. Dans sa déposition, elle indique : je l’ai vu arriver, je lui ai fait signe et soudain, il a disparu. Je le voyais puis d’un coup, plus rien. On n’a rien pu avoir de plus cohérent. A croire qu’il s’est volatilisé. Absurde.

« Je peux bouger ? »demande encore ma fille. Je lui fais signe de se taire, elle m’empêche de réfléchir.

« C’est pas comme ça que tu dois t’y prendre » lance Ounis. « Il faut dire : Pa, je vais dire à Man que quand tu vas me chercher à l’école, tu m’obliges à faire le piquet jusqu’à la nuit dans le froid car ses hommes n’acceptent pas de se faire malmener ainsi.

Il a raison, le bougre. Il fait déjà sombre, je n’avais pas remarqué. Et ma fille grelotte. Ok, on rentre. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tard.

Et c’est vrai qu’il fait froid. Le ciel se couvre dirait-on. Je resserre mon manteau et attrape la main de ma fille. Elle se met à hurler. En voilà des façons ! Elle ne va tout de même pas avoir peur de son père maintenant. Les yeux exorbités, elle scrute le ciel. Je lève les yeux et j’ai juste le temps de me plaquer au sol entraînant ma fille sous moi pour la protéger. L’ombre immense passe au raz de nos corps avant de décrire un arc de cercle autour de la colline et de reprendre de l’altitude. Je me relève et relève ma fille.

Ca va ma puce ?

Elle ne répond pas, elle tremble comme une feuille mais elle n’a rien de cassé. Enfin, je pense. Ounis ! J’avais presque oublié mon fils. Je l’appelle sans résultat, commence à m’affoler puis je perçois son ombre un peu plus bas. Il n’a pas bougé d’un centimètre et ne répond pas. je veux me diriger vers lui mais Dhaîs s’accroche à mon cou. « Me laisse pas pa ! ». je me retiens de lui dire qu’elle peut marcher, je vois bien qu’elle n’est pas en état. Je la soulève dans mes bras et descends précautionneusement la colline jusqu’à mon fils. Il n’a toujours pas bougé.

Je le secoue un peu par l’épaule.

Ca va aller que je lui dis.

Je le répète plusieurs fois sans qu’il ait de réaction.

Puis petit à petit, il commence à se détendre et remarque : C’était un dragon.

Au moins, s’il le disait c’est que je n’étais pas victime d’hallucinations. Ha oui, je pense. J’avais pas trop regardé mais c’est sur que ca se confond pas avec un aigle ce genre de bestiole. Je tente de rassurer mon fils : il est parti, il n’y a rien à craindre

Et il n’avait à voir avec celui de la réserve, il est au moins dix fois plus gros.

Facilement oui. C’est une bête sauvage, en captivité elles grandissent moins. Mais ce genre de bestioles a été éradiquée depuis belle lurette sur l’île. On en trouve bien encore un ou deux dans les montagnes très à l’Est sur le continent mais ils ont leur territoire et n’en sortent pas. Je me dirige vers la sortie du parc ma fille toujours dans les bras. C’est fini lui dis-je mais elle refuse obstinément de me lâcher.

Ounis récupère plus vite et en tire ses conclusions : c’était trop trop cool.

Il peut bien dire ça après coup. Il n’avait pas été loin de mouiller son pantalon.

Sur la place, on retrouve un peu d’animation. Beaucoup même. Des petits groupes, des couples, des personnes seules, mais tous à regarder le ciel. Quelques tables de cafés sont renversées mais personne ne songe à les remettre en place. En tendant l’oreille vers les discussions, je comprends que l’animal a été jusqu’à se poser sur la place avant de reprendre son envol. Personne ne semble avoir été blessé aussi je continue vers l’appartement. La priorité, c’est mettre les enfants en sûreté. Partout, les gens sortent de chez eux, vont aux nouvelles. Les discussions vont bon train. Les témoins font passer l’information : Un dragon a survolé la ville. Je ne doute pas que la rumeur amplifie l’histoire. Avant la fin de soirée, il aura encore triplé de volume quoique, je ne vois pas comment on peut l’imaginer plus gros.

A la maison Ounis se précipite sur ma femme. Maman, on a vu un dragon ! Ounis part dans de grandes explications détaillées s’aidant de ses bras pour décrire la bête virer au dessus de la colline du parc et me prouve qu’en effet, il est capable de tripler la taille de la bête dans ses descriptions. Me femme n’écoute rien. Tout ce qu’elle veut savoir c’est s’il va bien. Mais lui tout ce qu’il veut c’est raconter son aventure.

Mais que faisait cet animal ici s’exclame soudain ma femme. C’est une honte, c’est dangereux. Il aurait pu avaler un de nos enfants ;

Elle me sort ça sur un ton de reproche. A croire que c’est ma faute.

Dhaïs en rajoute de sa petite voix.

Peut-être qu’il est venu voir le sorcier qui habite dans la pyramide.

Le sorc… ? Ha, Sérénit. Qu’est ce qu’il aurait à voir la dedans ?

Man dit que ceux du Sud, ils parlent avec les dragons.

Ta mère ferait mieux de se taire. Heureusement, je le dis trop bas pour me faire entendre. Plus haut je me contentais de faire semblant de rire et de faire remarquer que personne ne parlait avec les animaux et que les dragons ne parlaient pas, que c‘était juste des gros lézards .

Je ne pus tout de même pas retenir un regard de glace à ma femme qui m’en rendit un pire. C’est qu’elle s’y connait en froid. Je n’allais pas tarder à avoir les reproches qui commenceraient par me demander où j’étais avec les enfants si tard alors que le dîner refroidissait et finirait par une prédiction de fin du monde en rapport avec les dragons.

Au moins ça varierait de sa promesse d’apocalypse en rapport avec l’étoile de Nibiru.

Je dois dire que j’ai fait très fort. J’ai réussi à m’endormir alors que ma femme m’engueulait encore. Au moins, le lendemain, j’étais frais et dispo et, vu que ma femme boudait et refusait de m’adresser la parole, j’étais tranquille. J’ai repris les informations. Bien sur, ça ne parlait que de la présence du dragon expliquant avec tous les détails le trajet qu’il avait parcouru et quelques hypothèses sur sa présence. Les journalistes ont réussi à réunir les deux promesses de fléaux en imaginant que c’était la proximité de l’étoile de Nibiru qui perturbait le métabolisme des dragons au point de faire quitter leurs territoires à ces animaux casaniers.

Durant la journée, j’ai eu un comportement plus pragmatique. J’ai mis plusieurs équipes pour rendre compte des dégats occasionnés par l’animal. En effet, dans plusieurs endroits, il s’était posé saccageant tout sur son passage.

Déjà, il n’y a eu nulle victime si on ne prend pas en considération une femme qui s’est fait renifler d’un peu trop près et qui reste en état de choc. Après avoir fait plusieurs passages sur la ville avec un trajet n’ayant aucun rapport avec celui mentionné dans les journaux du matin, il serait resté au dessus de la baie, plongeant plusieurs fois pour boire et, accessoirement faire chavirer deux bateaux de pêche et ensuite, il serait reparti en dehors de la ville où il se serait posé un bon moment avant de prendre son envol et quitter l’île principale. C’est dans cette zone de campagne que j’ai rejoint l’équipe scientifique. Le champ était totalement saccagé, les cultures écrasées et le poids de l’animal avait laissé des empruntes d’une profondeur de plus de cinquante centimètres dans le sol détrempés par les dernières pluies printanières. Je trouvais le chef d’équipe juché sur un promontoire rocheux. Je grimpais jusqu’à lui pour lui demander un compte rendu. Avec un bâton, il me désigna la vallée. Il a du se poser dans le champ là bas. Ensuite, nous avons des empruntes dans les deux sens qui indiquent qu’il aurait continué en marchant vers la grotte en dessous de nous. Il me désigna un site de fouille archéologique sur d’anciennes civilisations néfilims dont il reste à peine quelques ruines.

Il n’a pas fait de dégât sur le site ?

Difficile à dire. Pas sur la partie où les archéologues travaillent actuellement mais il reste encore une grande partie de l’ancienne cité enfuie et le dragon a tassé une bonne partie de la terre.

Et qu’est ce qu'il serait venu faire ici ?

Vous m’en posez des questions chef. Je connais rien aux mœurs de ces animaux. Faudrait demander à Milie, c’est elle la spécialiste. Il me désigna du doigt une gamine à peine plus âgée que mon fils qui semblait ne pas tenir en place pataugeant dans la boue qui maculait déjà une bonne part de sa tunique. Je suivis le conseil et descendis dans le champs. Les empruntes étaient moins impressionnantes car on ne voyait pas leurs formes. Il s’agissait de sortes de cratères dans lequel un homme entier pouvait tenir couché sans difficulté et de longues trainées. La jeune fille, étudiante en éthologie et spécialisée dans les reptiles finissait de mesurer une emprunte. Je pensais qu’elle ne m’avait pas aperçu mais quand elle releva la tête ce fut pour annoncer : 18m.

Pardon ?

Vu l’emprunte de la patte, j’évalue la taille de l’animal à 18 m de la tête au bout de la queue.

J’aurais pu le lui dire. Je l’avais vu d’assez prêt pour en évaluer la taille.

Vous savez ce qu’il faisait là ?

Aucune idée mais par élimination, je peux vous assurer qu’il ne s’est pas perdu. Ces animaux ont un sens de l’orientation hors du commun. D’après son comportement, je dirais qu’il cherchait quelque chose.

Cherchait quoi ? pourquoi ?

Elle sortit une carte qu’elle déroula et soutint des deux mains. Je lui pris un coté la voyant chercher comment désigner certains points du doigt tout en tenant la carte. Elle me remercia et montra différents points marqués de rouge. Ce sont les différents endroits où il s'est posé. Il n’a fait aucun dégât du moins rien volontairement, il ne s’est pas nourri des humains à sa porté qu’il s’est contenté d’approcher et de renifler alors qu’il avait faim puisqu’il est allé mangé ensuite en cherchant des poissons. Cible pourtant plus difficile et moins nourrissante.

Il cherchait quoi ?

La fille hésita avant de conclure. Je ne peux rien affirmer.

Mais vous avez une hypothèse. C’était flagrant, elle me cachait quelque chose.

Je peux vous sortir des dizaines d’hypothèses.

Eviter celle de l’influence de Nibiru.

Elle sourit. Si nous nous retrouvons envahi de dragon dans la semaine, je penserais peut-être à cette solution mais il s’agit ici d’un comportement isolé.

Je tentai de détendre l’atmosphère par un sourire. Allez, dites moi l’hypothèse folle qui vous est passée par la tête.

He bien, sans parler d’hypothèse, je peux vous dire au moins deux choses. Numéro 1 : Ce comportement est tout a fait incongru pour un dragon.

Numéro 2, Si on me décrit ce comportement sans me dire de quel animal il s’agit, je dirais sans hésiter que c’est l’attitude typique du chien qui cherche son maître.

Je l’avais poussée à parler, j’étais servi. Elle se détourna, génée. Je vous avais prévenu que ce n’était pas concluant.

En effet oui mais parfois c’est en partant d’une idée tordue qu’on trouve la vérité.

Détaillez moi ça.

Hé bien, il se pose, flaire, se rapproche des hommes sans les craindre ni leur faire du mal. C’est le comportement d’un animal domestique.

Joli toutou en effet.

Elle continue exaltée. Je comprends qu’elle est sérieuse et ravie de pouvoir enfin oser dire tout haut ce qu’elle avait imaginé.

Suivant cette logique, ce serait dans cette clairière où il aurait retrouvé celui ou celle qui l’appelait.

Parce que quelqu’un appelait ?

J’imagine.

Appelait comment ?

Qu’en sais je peux être avec un appareil émettant des infrasons sur une fréquence qu’on ne peut percevoir. Enfin j’imagine.

Vous vous rendez compte que cette théorie est complètement farfelue ?

Je le reconnais chef.

Alors, cherchez encore.

C’est qu’elle allait trouver mieux que ça et vite celle-là.

Oui, chef dit-elle mais elle ajouta. Cela dit, vous ne pourrez avoir qu’une réponse saugrenue car rien de rationnel ne peut expliquer le comportement de cet animal. Par contre, je peux vous assurer qu’il n’était pas seul ici.

Pardon ?

Il y avait des empruntes de pas dans les empruntes de dragon.

J’imagine bien que des curieux sont passés.

La grotte aussi. Quelqu’un a fait du feu hier dans la soirée

Chapitre 5

« Chef »

Je me retourne vers mon assistante, doucement pour ne pas renverser le café que je ramène. Ca fait une semaine que je bosse tous les soirs jusque tard dans la nuit. Je devrais me reposer, j’en suis conscient mais, même si je suis épuisé, je tiens sur les nerfs. Quand je suis dans cet état, je pourrais toujours me coucher, je n’arriverais à rien d’autre que tourner et me retourner inutilement. Alors, je tiens au café.

Mon assistante se mord la lèvre. Elle fait toujours cela avant de m’annoncer quelque chose qui ne va pas me plaire.

Encore une disparition me dit elle. Enfin deux plutôt. Une mère et sa fillette de sept ans.

Je lâche mon café qui se déverse sur les dalles de marbre blanc prenant bien soin d’asperger mon costume au passage. Je pousse un juron que je ne me permettrais même pas de retranscrire ici. C’est la goutte qui fait déborder le vase comme on dit. Il y a quelqu’un sur cette île qui sème la terreur et je le prends comme une attaque personnelle. Celui qui fait ça me nargue. Il se fout de ma gueule et j’ai horreur de ça. Mon assistante garde son air pincé sans oser ouvrir la bouche faisant mine d’éviter de loucher sur mon costume clair recouvert de café.

« Vous avez de la famille ? » Je travaille avec cette fille depuis plus de deux ans mais jamais je ne me suis intéressé à sa vie privée. Elle me répond par l’affirmative.

Appelle chez toi alors et dis leur qu’ils ne t’attendent pas ce soir. Elle me regarde étonnée. Mais… commence-t-elle.

« Je ne veux aucune excuse, ce soir tu réunis toute la cellule de crise, aucun chef de département ne sortira d’ici avant qu’on ait avancé sur cette affaire.

Elle m’a regardé disparaître dans mon bureau avec des yeux ronds. Sans doute avait-elle prévu autre chose pour la soirée. Il était temps que quelqu’un bosse sérieusement sur cette île.

Je suis arrivé dans la salle de réunion à 22h pile. Il y avait déjà quelques personnes. Les conversations s’étaient arrêtées à mon entrée. Je n’étais pas dupe. Je sais qu’ils se plaignaient de cette réunion tardive. Ils n’avaient qu’à se mettre d’accord pour trouver un créneau qui convienne plus tôt. Je sais que pour la plupart, ils l’auraient bien remis au lendemain, voire à la semaine ou au mois suivant. Vu que cette affaire traîne en longueur, ils ne comprennent pas que je me presse. Pourtant c’est évident, Peut-être des hommes et des femmes sont-ils retenus quelque part. Peut-être sont-ils mort. Des familles sont dans l’incertitude et nous, on remet au lendemain. C’est inadmissible, nous avons déjà bien trop attendu. A croire que tout le monde se roulent les pouces dans cette histoire. Et c’est par ces mots que j’ai commencé la réunion. Il y a eu un murmure désapprobateur. Ils n’étaient pas restés si tard pour se faire réprimander. Qu’on enlève quelqu’un de leur famille et on en reparle.

J’ai commencé par reprendre toutes les données, les soumettant à l’assemblée sans plus de résultat. On a tout comparé, chercher vainement des points communs sans succès. A croire que les victimes étaient choisies au hasard, juste pour nous narguer. A une heure du matin, La porte a grincé d’une manière désagréable durant un moment de silence. Le bruit a capté l’attention, les têtes se sont retournées. J’aurais préféré qu’elles restent concentrées sur notre souci. Il y a eu comme un recul, comme un trouble partagé, toutes les têtes se sont à nouveau penchées sur les dossiers que j’avais distribués, très vite, trop vite, comme pour tenter d’ignorer le nouveau venu. Sérénité est entré le plus tranquillement du monde, sa large étole bordeaux de légat rabattue sur l’épaule, il a parcouru longtemps des yeux l’assistance comme s’il en comptait les membres puis s’est assis sur un des derniers fauteuils vides autour de la table ovale. Il a toussé, jeté un œil négligeant sur son voisin qui a reculé sa chaise et a tiré le dossier de ce dernier vers lui. Je n’ai pas fait de remarque me contentant de prendre un autre dossier et de le tendre à la personne lésée. Le légat du sud avait t le droit d’être là d’ailleurs deux autres ambassadeurs avaient pris part à la réunion. Celui des terres des sables et celui du continent noir. Je leur en étais reconnaissant. C’était une belle marque de sympathie de chercher à apporter aide et soutien lors d’une affaire qui pourtant ne les concernait pas. Je n’éprouvais pas la même gratitude pour Sérénité. Peut-être à cause de son air nonchalant qui donnait l’impression que même s’il s’était déplacé il se fichait éperdument de ce qu’on faisait ici ou alors parce qu’il était arrivé avec trois heures de retard. Mais il n’y avait pas que cela. Même si personne n’avait encore osé aborder le sujet, je savais que nombreux étaient ceux qui soupçonnaient l’implication des territoires du sud dans cette affaire. Moi-même, je n’arrivais pas à l’écarter. Non pas à cause de ses histoires de sorciers et autres superstitions mais parce qu’objectivement, j’imaginais mal les autres contrées avoir les moyens de nous défier ainsi, je me refusais à penser que quelqu’un de l’île puisse avoir un tel manque de morale et que, il faut bien l’avouer, nous ne sommes pas dans les meilleurs termes avec le sud. Même si je m’évertue à garder avec eux des relations courtoises, ils n’y mettent pas beaucoup du leur.

« Quelqu’un a travaillé cette piste sur les animaux ? »

Face à ma question, j’ai perçu quelques soupirs, ils n’avaient pas dû apprécier que je les mette sur une piste si farfelue. Lanic s’est raclé la gorge avant de prendre la parole. C’est mon meilleur enquêteur et c’est lui qui coordonne les données sur l’affaire. Sur la dernière affaire, j’ai interrogé les témoins. Si on peut parler ainsi de sujets n’ayant rien vu ni entendu. Ils n’ont fait nulle mention d’animaux. Quand je leur ai posé la question, j’ai eu rapport de la présence d’oiseaux, quelques lézards, de fourmis aussi et de quelques mouches. Chose très étrange dans un parc public. Il avait grommelé ça d’un ton sarcastique. Quelques rires étouffés lui répondirent. Je fis semblant de les ignorer. Et au niveau des autres affaires ?

Une main se lève, je dis à l’enquêteur qu’il peut prendre la parole. J’ai repris contact avec quelques témoins des premières affaires, ils ne se souviennent de rien pour la plupart. J’ai eu un témoignage d’une personne témoin du cas numéro trois qui m’a fait mention d’un aigle. Ca l’a marqué car il était très gros mais le sujet en question n’a pas pu m’assurer qu’il l’avait vraiment vu à la même date que l’enlèvement.

Bien sur, a quoi m’étais-je attendu.

Je fais signe à un autre enquêteur qu’il peut prendre la parole. C’est un jeune homme. Enfin, il doit avoir mon age. A croire que je me considère comme vieux avant l’age mais c’est qu’il parait plus jeune avec son air mal à l’aise en se tortillant les doigts. Dans le cas numéro cinq, quelqu’un m’a dit avoir vu un dragon mais tout petit. Eclat de rire général bien compréhensible. L’enquêteur continue. Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé. Le témoin en question n’en avait pas parlé la première fois car il avait pensé être victime d’hallucination. Je l’ai cru aussi mais ce qui est étrange, c’est qu’un autre témoin m’a rapporté le même phénomène.

« Vous voulez dire que deux personnes ont témoigné avoir vu un dragon ?

Oui mais tout petit, un mètre de long tout au plus.

- Ca nous avance ».

Je me retourne vers celui qui a fait cette brillante remarque. C’est le même qui avait soupiré bruyamment quelques instants plus tôt Le responsable des affaires externes. Il est affalé sur son fauteuil, le faisant tourner légèrement d’un coté sur l’autre.

« Si vous n’avez rien de plus pertinent à dire, vous pouvez vous taire.

Ok, je me tais. » Il continua pourtant « Peut-être que le légat Sérénit aurait quelques chose à nous dire. A moins qu’il soit venu se joindre à nous juste pour nous narguer.

Le légat tourna la tête vers l’opportun le dardant de ses yeux verts avant de répondre d’un ton calme.

- N’envisage pas me parler à nouveau sur ce ton.

Il n’essaya plus et cela clôtura le chapitre sur le sujet. C’est dommage, j’aurais bien voulu avoir l’avis de Sérénité mais s’il avait décidé de jouer le spectateur passif, personne ne saurait le contraindre à prendre part au débat. L’enquêteur reprit la parole sans parler d’animal, j’ai un témoin qui dit avoir vu une femme qui n’était pas d’ici sur les lieux de l’enlèvement.

Qu’est-ce qu’il en sait ?

Il dit qu’il l’a aperçu juste quelques secondes à une fenêtre mais que ça a suffit pour qu’il tombe désespérément amoureux d’elle et depuis qu’il la cherche vainement. »

- Si c’est pas mignon tout ça.

Je fais taire celui qui a fait cette remarque grotesque. Ce soir je n’ai pas le sens de l’humour.

« Il t’a décrit cette femme ?

- Très belle, naturellement. Grande, cheveux doré, yeux clairs, environ vingt-cinq ans, peau bronzée.

Les regards se tournent imperceptiblement sur la peau cuivrée et les yeux clairs de Sérénité.

- C’est pas quelqu’un de chez moi dit il négligemment sans lever la tête.

- Comment peut-on en être sur ?

- Parce que je vous le dis.

Silence.

Quelqu’un se racle la gorge : « comme vous aviez dit aussi que vous feriez ramener les pilotes que vous détenez en otage depuis deux mois. »

Pas la moindre émotion ne traverse le visage de marbre de Sérénité : Jamais je n’ai dit que je ferais la moindre action dans ce sens.

L’autre se lève, tape du poing sur la table. Sérénité l’arrête d’un seul regard. Ne vous échauffez pas pour rien, vos pilotes sont déjà de retour sur le sol de l’île.

Silence, un parfum de suspicion s’élève dans la salle.

« Vous pourriez me remercier plutôt » grince le jeune légat.

« Quand » réplique l ?

Geste nonchalant de Sérénité. Il regarde sa montre. 13 minutes.

Quoi treize minutes ?

Vos hommes ont atterri à 2h43 heure de l’île, soit il y a treize minutes. Quatorze depuis que vous palabrez inutilement. »

Silence de nouveau. Les hommes se méfient. Moi aussi. Ca fait deux heures que je suis face à Sérénité qui ne fait absolument rien d’autre que, appuyé tranquillement sur un coude, écouter d’un air peu intéressé les débats sans daigner y prendre la moindre part comme si ces discussions n’étaient pas dignes de sa personne. Je voyais mal comment il aurait pu s’occuper d’autre chose en même temps.

Il sort de sa tunique un petit communicateur qu’il fait glisser jusqu’à l’autre bout de la table en marmonnant. Vous n’avez qu’à appeler Phybie. C’est lui qui les a réceptionné.

Je souris. Pour une fois, il va se faire avoir. Je lui souffle que Phybie est malade, c’est Kiola qui le remplace.

Ca n’a aucun intérêt. La seule chose qui compte c’est que les pilotes soient de retour mais l’air sur de lui du légat horripile tout le monde à cette heure tardive.

« Bien sur que si vous auriez dû nous prévenir. »

Silence.

« On en reparlera ».

Mon voisin raccroche. « Vos gardes font de l’excès de zèle me dit-il. Comme vous aviez exigé qu’on ne dérange la réunion sous aucun prétexte, ces abrutis n’ont pas jugé utiles de nous transmettre le message de Phybie sur l’arrivée des otages.

Phybie ?

Oui, en plus Kiola s’est foulé la cheville en début de soirée d’une manière complètement stupide et c’est Phybie qui s’occupe de tout. Il tient à peine debout et nous, on était tous coincé ici pour cette réunion sans queue ni tête.

Je ne sais plus vers qui diriger ma hargne entre celui là qui me fait des insultes à peine déguisées et Sérénité qui, les deux mains croisée devant la bouche, réprime une envie de rire que j’estime très malvenue.

Ce dernier est le plus insupportable, fier d’avoir encore raison, fier d’être toujours au courant de tout, le seul à tout maîtriser.

Je me prépare à lui rabattre son caquet

« Ce n’étaient pas des otages » précise-t-il coupant nette ma réflexion.

La tension devient trop intense dans cette salle. Il est déjà presque trois heures du matin. Je ne peux pas retenir ses hommes indéfiniment et il me faut voir les pilotes. Je mets fin à la réunion. On n’a pas avancé.

Chapitre 4

Il est 22h, la nuit est tombée. De mon bureau, je domine la ville. Les dernières lueurs rougeoyantes du couchant ont disparues, peu à peu l’obscurité s’est rendue maître du terrain mais notre puissante capitale a fait face. Dans toute sa grandeur, elle s’est illuminée chassant les ténèbres. Elle brille maintenant de mille feux, fière d’avoir remporté cette victoire, comme tous les soirs. Cet arc de cercle derrière la tache sombre du parc, c’est l’amphithéâtre. Le plus grand de l’île, le plus grand jamais construit au monde. Une merveille. Et là, cette large tache de lumière diffuse où se mêlent diverses couleurs, ce sont les enseignes du marché de nuit. Au loin, on distingue l’aéroport, ou tout au moins sa tour et les oiseaux lumineux ornant les pistes d’atterrissage. Notre île est le joyau du monde. Je suis fier d’en être citoyen. C’est la plus belle ville du monde. Quand j’avais quinze ans, j’ai fait une fugue. Enfin, pour moi, ce n’en était pas une vu que j’avais prévenu mes parents. Je leur ai dit que je partais découvrir le monde. Ils m’ont répondu, « c’est hors de question, je ne veux plus en entendre parler, va dans ta chambre ». J’ai rassemblé quelques affaires, et je suis parti. J’ai fait la navette jusqu’au continent dans un bateau cargo, voyageant caché derrière des jarres de poissons salés. J’ai vécu d’un peu tout, petits boulots ou grappillage dans les champs. Je suis descendu loin au sud, au bout du continent noir, jusqu’aux frontières des territoires du sud, mais jamais je n’ai vu de lieux plus beaux qu’ici. Là bas, tout est sauvage, ca a un certain charme qui ma séduit pendant un temps mais rien ne vaut le confort de nos maisons. Je baisse les yeux sur ma pile de dossiers. Elle a encore grossi. Je crois avoir évité le scandale diplomatique en assurant que les pilotes étaient en vie maintenant il reste à espérer que Sérénit les fasse rapatrier avant que les esprits s’échauffent à nouveau. Je pose le dossier sur le coté, j’ai usé de toute mon influence, je ne vois pas ce que je peux faire de plus si ce n’est attendre. Harceler Sérénit sur le sujet, c’est le pousser à faire trainer les choses. J’en reviens aux autres affaires en cours : Deux nouveaux cas d’enlèvement. D’un geste machinal sur mon écran tactile, j’intensifie la luminosité du bureau. Je me rends bien compte que ce n’est pas ce soir que je ferais quelque chose de plus mais je ne peux m’empêcher de rester. Je pense à ces gens qui ont disparu de façon si mystérieuse. Elles se sentaient en sécurité sans doute. La capitale, nous l’avons baptisée Eden en hommage au paradis originel. La tour des traditions devait être au pouvoir à cette époque. Mais c’est vrai que c’est un paradis et je tiens à ce que ça le reste. Mais la crainte s’insinue, la peur. Les hommes n’osent plus faire sortir leurs enfants, eux-mêmes ne se sentent plus en sécurité. Je me replonge dans mon dossier et relis le cas du jour. Une jeune fille, quinze ans, issue des quartiers nord. Rentre chez elle accompagnée de trois copains. Il est dix-sept heure. Le quartier est fréquenté, tout à coup, elle disparaît.

Je lis le rapport de son petit ami qui était présent. « Nous étions tous les quatre : Amy (la victime), Lycos qui est un pote à moi, Mïanï la meilleure amie d’Amy et moi. Nous discutions en avançant. Nous allions chez Amy qui nous avait invités à prendre un pot chez elle en l’absence de ses parents. Je la tenais par la main. Je l’ai lâchée, juste quelques instant pour dire un mot à Lycos qui discutait avec Mïanï. Une plaisanterie car il fait les yeux doux à Mïanï. Quand je me suis retourné pour prendre la main d’Amy à nouveau. Elle avait disparu. On l’a appelé, on l’a cherché un bon moment puis nous sommes allés chez elle, pensant qu’elle nous avait devancés. La maison était ouverte, elle l’est toujours mais Amy ne s’y trouvait pas. On a attendu deux heures en s’inquiétant de plus en plus, surtout sachant ces histoires d’enlèvement et tout. On a commencé à paniquer, alors on a appelé la police.

Le premier rapport que j’ai eu de la sorte, j’ai donné un blâme à celui qui me l’a transmis. On ne se contente pas de si peu, on ne disparaît pas si facilement. Maintenant, je ne peux rien dire, ils sont tous ainsi. Le rapport de l’autre garçon et de la fille sont tout aussi laconique. La fille évoque un gros corbeau noir qui paraissait les suivre. Un autre témoignage d’un passant évoque aussi cet oiseau. Voila à quoi j’en suis réduit. A force de seriner mes homme à chercher la moindre information, ils en viennent à noter jusqu’au moindre oiseau qui passe. Ca leur donne l’impression d’avoir fait le tour du problème sans doute.

Je feuillette encore les rapports des diverses témoins qui ont pu être retrouvé. Personne n’a rien vu. Certains mentionnent avoir en effet remarqué les quatre adolescents, les décrivant comme bruyant. Personne ne dit avoir vu la jeune fille s’éloigner. Rien.

Je reprends la fiche d’Amy, cherchant désespérément quelque chose, n’importe quoi. Quinze ans. Les personnes disparues ont entre dix et soixante ans, hommes et femmes.

Issue de la bonne société. Tout comme la première victime. Mais pas la deuxième venant d’un quartier populaire, ni la troisième, ni les autres. Aucune concordance, à croire que les gens sont choisis au hasard. Ca n’a pas de sens, si quelqu’un en voulait à cette fille, quel intérêt de s’en prendre à elle au milieu d’une foule ? C’était bien plus simple d’attendre qu’elle soit seule chez elle. Ses parents rentrent tard. Ou alors, c’est de la provocation.

De la provocation. C’est ce que pensait le comandant Gerild. C’est pour cela qu’il soupçonnait les territoires du sud. C’est bizarre et provoquant, tout à fait dans leur style disait-il. Il n’a pas tort. Je repasse la bande d’information sur mon écran, un reportage de la veille. Derrière la journaliste, on voit une photo de Sérénit, bras croisé, il l’air de toiser la présidente d’un air de défi. Cette dernière lui rend un regard chargé d’animosité. C’est une photo prise au congrès de socialisation sur le continent. La photo reste en arrière plan comme flou derrière la cote continentale, l’attachée au affaire étrangère apparaît en avant plan pour peaufiner le commentaire. « Ici, les hommes s’inquiètent, ils craignent leur devenir et se voient déjà écrasé entre deux grandes puissances en guerre.

Je coupe le reportage, je l’ai déjà vu cinq fois, je le connais par cœur. On me l’a transmis ce matin accompagné d’un petit mot venant de l’assemblée des sénateurs : Sérénit a encore fait des siennes, il a insulté la présidente en public, voila le résultat. Faut que ce gosse apprenne à se tenir. Je me souviens de la réflexion que je m’étais faite. Sérénité sait très bien se tenir, il se maîtrise parfaitement. Quoi qu’il fasse ou qu’il dise, c’est réfléchi. S’il a dit quelque chose de déplacé, ce n’est que pure provocation. J’en avais discuté en déjeunant avec le sénateur qui m’avait envoyé ce message. Bon sang qu’est-ce qu’il cherche alors m’avait-il répondu. J’avais mâché un peu plus longtemps que d’habitude, juste pour avoir le temps de peser mes mots. Je ne serais pas étonné qu’il nous asticote comme le ferait une mouche juste pour voir jusqu’à quel point il peut mettre notre patience à bout.

- He bien il devrait y réfléchir car le jour ou on sera à bout, on écrasera le continent du sud comme une mouche.

- Vous avez déjà réussi à attraper une mouche ? lui avais je répliqué du tac au tac.

Je l’avais vexé. De plus en plus de gens rêvent de s’annexer les territoires du sud. Non pour leur richesse, en fait ils prennent un si grand soin à nous empêcher d’entrer chez eux qu’on ne les connaît même pas, non, juste pour leur faire ravaler leur fierté. De mon coté, je fais tout pour éviter d’en arriver là, un conflit n’a jamais rien apporté. On me reproche souvent mon laxisme comme une marque de faiblesse. Moi, les mouches, je préfère les ignorer. Enfin, je préférai car il est sans doute tant que je prenne conscience de l’ampleur du phénomène. J’ai parfois l’impression qu’il n’y a que moi pour minimiser nos dissensions avec le sud. Je suis certain qu’ils n’iraient pas jusqu’à la confrontation. Ce n’est pas dans leur intérêt, ils sont trop faibles pour se le permettre mais nous ?

Nous sommes un peuple civilisé, les conflits sont bons pour les primitifs du continent, nous, nous réglons les problèmes avec notre tête. J’en ai toujours été convaincu. Mais je me voile la face en espérant que tout le monde pense comme moi. Je reprends le dossier des enlèvements

Provocation, c’est vrai que c’est bien dans leur style de nous narguer en enlevant nos citoyens au nez de tous. Je secoue la tête, trop évident, et surtout, ils n’ont pas les moyens. Je parcours du regard les rapports. Mentionnent-ils quelque chose ou quelqu’un pouvant venir du sud, des étrangers ? Rien. Un témoin d’une affaire parle d’un individu à la peau noire mais ceux des territoires du sud ont la peau cuivré mais pas noir, ha si, un témoignage parle d’une jolie femme à la peu brune qui se serait volatilisée. Pas clair. En tout cas, nul rapport de disparition ne nous a été fait d’une femme du sud.

Qu’est-ce qu’on a d’autre ? Dans la catégorie farfelue on a aussi celui qui a vu une araignée de la taille d’une assiette, et celui ayant aperçu un loup en pleine ville. Je reprends le dernier rapport, c’est vrai que lui aussi fait état d’animaux, deux témoins ont vu un corbeau. Y aurait-il un point commun. Je feuillette à toute vitesse, une araignée, un loup, un corbeau, d’autres bêtes ? Un chat sur celui là. Bon, assez banal ça, il y en a partout, celui-là, rien. D’un autre coté, ca n’a peut-être pas été noté. Je souris de plus en plus fébrile. Pour la première fois, j’ai l’impression d’avancer, d’aller vers quelque chose. Quelque chose d’idiot, inutile et qui n’avance à rien mais quelque chose quand même. Un lapin sur celui-là. Je jubile. Un témoin a vu un lapin et ça me met dans tous mes états. C’est absurde, ca ne mène à rien. Mon excitation retombe. Les témoignages suivant ne font plus état du moindre animal. D’un autre coté ca ne m’aurait pas mené à quoi que ce soit. Ca me tracasse tout de même. Par réflexe j’effleure le communicateur avant de me souvenir que mon assistante est rentrée chez elle depuis longtemps. Il est minuit passé. Je m’étire, je vais rentrer. Je branche tout de même l’enregistreur vocal. Note : rechercher les témoins des affaires d’enlèvements V3476H, V3477F, V3479F, demander si certains d’entre eux auraient remarqué la présence d’animaux. Certaines de ses affaires remontent à plus de deux ans, je n’ai pas beaucoup d’espoir. Les témoignages ne seront pas fiables après ce temps. En plus, mes hommes vont à juste titre se demander ce qui me passe par la tête. J’ai envie d’effacer cette note. Je me rends compte a quel point c’est ridicule. Je pense encore à cette Amy, la dernière victime. Est-elle toujours en vie quelque part ? Et les autres ?

J’éloigne mon doigt de la touche « effacer », tout doit être tenté

Chapitre 3

Le dragon. Maître des éléments, niche sous terre, est paré d’écaille comme les poissons et vole dans les airs. La légende dit qu’il est capable de cracher du feu. Je n’ai jamais vu un dragon cracher autre chose que de la bave corrosive. Je pense que cette idée est émise pour en faire une belle histoire d’un animal maîtrisant les quatre éléments. Pour ma part, cet animal est bien suffisamment impressionnant par sa taille pour qu’on en rajoute. D’autres disent que les maîtres des territoires du sud ont réussi à les domestiquer et parlent leur langue. On en dit tellement à leur sujet. Déjà, les dragons ne parlent pas. Après faut relativiser, le seul dragon que j’ai vu, c’était dans une réserve, un gros lézard traînant ses ailes Cette race est quasiment éradiquée et ne tardera pas à rejoindre ses camarades reptiliens géants dans la série des animaux disparus. Ces animaux faisaient trop de mal aux élevages de bétails, les nids ont été traqués au fond de leurs galeries souterraines et les œufs détruits. Seul quelques spécimens vivent encore dans les montagnes loin à l’est sur le continent.

Je ne sais pas pourquoi Sérénité me fait penser à cet animal. Quelque chose dans le regard peut-être. Quelque chose de sournois, machiavélique.

Je commence à me monter la tête moi. Sans doute ma femme. Je suis rentré assez vite après mon entretien avec le légat. Juste le temps de sortir encore quelques compliments pour ne pas avoir l’air d’être venu juste pour voir Sérénité. Ensuite, j’ai retrouvé mon épouse qui ne dormait pas encore. Vu la fine étoffe et sa pose alanguie, elle m’avait pardonné mon absence de ce soir. Elle m’a dit qu’il était encore temps de fêter notre dix huitième anniversaire. Elle est comme ca, vive, impulsive, capable de belle colères mais vite oubliées. Et puis, elle a la peau douce comme de la soie et de longs cheveux blonds comme les blés. Dès que je sens son parfum, j’oublie tout. Je peux travailler comme un acharné, dès que je me retrouve dans ses bras, c’est pour moi un petit moment de vacances et là une seule pensée me revient jour près jour : la vie est belle. Quelques soient les horreurs des enquêtes qui m’accaparent, tous les matins je me réveille à ses cotés me disant que la vie est belle et là, je serais capable de déplacer des montagnes. Et dire que les mauvaises langues disaient qu’elle me porterait malheur. Tiens, aujourd’hui, je prends ma matinée pour rester avec elle. Ce sera une façon de fêter l’anniversaire de notre rencontre puisqu’elle y tenait. Par contre, sa superstition porte sur les nerfs a force. Je lui ai dit que j’étais invité à dîner chez le légat. Elle m’en a fait une comédie. Elle dit qu’il a le mauvais œil, que les dirigeants des territoires du sud sont dangereux. Je ne peux pas lui en vouloir, ça fait partie du folklore de son peuple. Nous nous en sommes bien servi jadis, quand on s’est mis en tête de s’annexer ses provinces du continent, nous n’avons même pas eu à nous battre. Nous nous sommes présentés comme des protecteurs, ceux qui étaient capable de vaincre les territoires du sud et nous avons été acclamé en héros. C’est prétentieux. Malgré de nombreux conflits, nous n’avons jamais réussi à les vaincre, nous les maintenons à distance, voila tout. Nous ne tenons pas à entrer dans une guerre qui même si elle tournerait sans aucun doute à notre avantage prendrait la vie de nombreux des nôtres. Mais ça a suffit pour être vénérés par ses provinces peuplées d’hommes primitifs.

« Le légat te mènera à la baguette, il fera de toi un pantin soumis à sa volonté, voila comment agit la magie des territoires du sud. »

Ca y est, c’était reparti. Où était la douce et tendre femme qui se cambrait dans mes bras cette nuit ? Parfois j’ai du mal à croire que c’est la même femme.

« Ma chérie, le légat n’est pas un sorcier.

- Ceux du sud vénèrent la déesse de la mort.

- Ma chérie, le légat ne vénère pas la déesse de la mort.

- Ils savent lire les pensées.

- Ma chérie, le légat ne sait pas lire les pensées. » Je l’arrêtais avant qu’elle reprenne sa rengaine. « Il ne communique pas non plus avec les dragons et ne brûle pas les chats ». Comme ça nous avions fait le tour des rumeurs.

Elle allait répliquer mais je mis un doigt sur ma bouche en désignant la porte. Les enfants descendaient, j’avais assez de ma femme pour avoir aussi leurs histoires.

« Qu’est-ce qu’on mange ? »

Ca, c’est ma fille qui arrive et s’installe à table. Elle tend son assiette en souriant. Je suis fier de ma fille. Elle s’appelle Dhaïs, elle a huit ans. Elle est belle comme sa mère, intelligente et obéissante. Oui, j’ai de quoi en être fier.

« Ho non, encore du poisson. On bouffe toujours la même chose dans ce taudis. »

Ca c’est mon fils Ounis. J’en étais fier et je le serais à nouveau bientôt. J’espère. Il a quinze ans. Lui aussi a de la cervelle. C’est juste qu’en ce moment il la cache bien. Toujours d’après les ragots, s’il s’habille comme une serpillière et en a le même maintien, c’est car on l’a eu trop tôt. C’est vrai, j’avais à peine vingt ans quand il est venu au monde. Je ne pense pas que ce fait ait eu une quelconque influence dans son comportement actuel. Il tient trop de moi, voila tout. Moi aussi à son age j’étais intenable. Ensuite j’ai fui sur le continent, j’ai ramené ma femme, je l’ai épousée à dix sept ans un peu aussi pour faire enrager mes parents et nous avons fait un enfant aussi pour faire la nique a ceux qui nous regardaient de travers. Pour autant, je me suis rangé et personne ne peut renier ma réussite. Il se calmera aussi. Je suis confiant.

« Ounis, tiens-toi correctement. »

Soupir désespéré comme si je lui avais demandé de me décrocher la lune.

« Qu’est-ce qui ne va pas man ? » Ca, c’est la petite Dhaïs, elle a hérité de moi la capacité de ressentir dans une certaine mesure les sentiments des autres. Elle ne pouvait ignorer que quelque chose taraudait ma douce et tendre épouse.

« Rien ». Réponse simple de me femme qu’elle traduira aisément par : ça ne te regarde pas.

« Man râle car papa doit aller chez le légat et qu’elle croit qu’il va lui lancer un envoûtement vaudou ou un truc du genre. »

Je lançai un regard assassin à mon premier né. Que je raisonne ma femme, c’était une chose. Qu’il critique sa mère une autre. Et puis d’abord comment savait-il ça ?

Il était parti maintenant dans le triturage de son assiette « Si vous ne voulez pas que je me mêle de vos affaires, vous n’avez qu’à vous disputer moins fort, on vous entend de ma chambre.

- C’est vrai ce qu’on dit sur les territoires du sud, qu’ils…

- Non c’est faux. » Je n’avais même pas entendu la question de ma fille, ses yeux brillants parlaient d’eux même, elle allait me sortir encore un ragot de trottoir, mon fils en rajouterait avec des histoires aussi horribles qu’absurdes dans l’unique but de lui faire peur. Ensuite, elle aurait des cauchemars, je serais bon pour me lever et ma femme imaginerait que ce sont des esprits qui lui parlent où je ne sais quelle fadaise.

Je suis parti

Parfois, le boulot est plus reposant que la famille. J’ai brassé du vent toute l’après-midi. Encore un enlèvement et toujours aucun indice. Je n’ai pas eu le loisir de m’attarder sur cette affaire. Et puis évidemment cette incursion dans le sud. « Ceux du sud nous ont fait exploser cinq navettes, c’est inadmissible. » Je fais remarquer qu’elles faisaient de l’espionnage. « S’ils ne fermaient pas leurs frontières ainsi de telles bévues n’arriveraient pas et que j’ai encore de l’espoir que les navettes n’aient pas été détruites. « Qu’est ce qu’ils nous cachent ainsi ? Ce sont des barbares. Parait qu’ils y avaient des pilotes survivants et que les sauvages leur ont broyé les os avant de les écorcher pour ensuite brûler leur peau à la gloire de la déesse de la mort. »

Rien que ça.

J’en ai fini par réunir quelques membres de mon équipe pour faire passer le mot : Réunion extraordinaire dans une demi heure. Évidemment, dans un tel délai, je n'ai pas pu avoir tous les représentants mais ceux qui seraient présent diffuseraient l'information.

Vu l'animation, heureusement qu'on n'était pas plus nombreux. Ca a gueulé dès mon entrée. Il y en a qui ne demanderait pas mieux que de se lancer dans un conflit armé. J'ai laissé les excités s'essouffler en criant au scandale, tapant du poing sur la table en évoquant les appareils détruits, traitant le continent du sud avec des termes que même moi je me refuse à répéter. Parlant de déclaration de guerre et de violation.

Là j'ai mal joué. J'ai cru qu'ils s'étaient essoufflés alors qu'ils se contentaient de reprendre une petite inspiration et j'ai fait remarquer que la seule violation de quoi que se soit était de notre part en pénétrant dans leur espace aérien. Malheur, que n'avais-je pas dit là ! A les entendre, je trahissais l'île. J'ai laissé le ton remonter et les différents protagonistes se gueuler dessus puis quand le ton est redescendu, je suis intervenu à nouveau en réclamant le silence.

J'ai fait mon intervention, claire et concise. Relatant les faits. Du moins, je le pense :

« cinq de nos navettes ont effectué une opération tout a fait illégale dans le sud, le responsable de cette incursion a été démis de ses fonctions. Ceux du sud se sont défendus, nous ignorons actuellement ce qu’il est advenu des navettes et de leurs pilotes. Je vois le légat ce soir. ( qui ne devrait être au courant de rien vu le manque de communication avec le sud mais qui le sera tout de même comme à son habitude) Je vous tiendrai informé de l'avancée du dossier ».

Certain ont voulu répliquer mais j'ai bien précisé qu'il était hors de question de laisser nos émotions prendre le dessus sur cette affaire et que pour l'instant, nous n'avions même pas la certitude de la mort de ses pilotes.

Je me suis refusé à dire quoi que ce soit d'autres. Si je permettais la moindre question, je serai assailli et de toute façon, je n'en savais pas plus. J'espérai de tout mon cœur que les pilotes étaient encore en vie. Déjà pour eux et leurs familles mais aussi pour limiter la portée de cette affaire qui pouvait s'envenimer jusqu'au conflit.

Ils ont fini par sortir de mauvaise grâce et discrètement, j'ai demandé à Garii de me rejoindre dans mon bureau.

Garii est journaliste et il a la particularité d'être moins incompétent que ses confrères. Ses articles sont souvent dénigrés et perçu comme fade. C'est vrai et la raison en est simple, il se borne à répéter les faits sans tenter d'enjoliver, interpréter et autres artifices rédactionnels qui transforme la moindre vieille marchant sur une merde en une victime du laisser aller de la cité.

C'est pour ça que je l'ai embauché à mon service au grand étonnement général.

Garii n'avait pas dit un mot durant la réunion. De toute façon, il garde toujours une position d'observateur. Jamais il ne se permet le moindre jugement.

Je l'ai fait entré dans mon bureau, je lui ai répété les faits en lui précisant bien que je voulais à tous prix éviter que la population s'échauffe à ce sujet. Je connais trop bien la méfiance générale envers les territoires du sud, pas besoin d'en rajouter.

Garii s'est contenté d'acquiescer. Je savais que je pouvais lui faire confiance. A vrai dire, je n'aurai même pas eu besoin de le voir en privé pour lui préciser mais on n'est jamais trop prudent. Au moins j'étais sur d'avoir de sa part un bon article laconique comme il se doit dépourvu de la moindre émotion ou jugement de valeur sur le sujet. A vrai dire, je ne suis même pas sur que Garii soit capable d'avoir un avis à lui

Avec tout ça, pas le temps de me changer avant d’aller voir Sérénité. D’un autre coté, me changer aurait voulu dire passer par chez moi et donc avoir les supplications de ma femme comme si aller diner chez le légat revenait à remettre mon âme à je ne sais quel démon.

Je frissonnai cependant devant la demeure du légat. Immense bâtisse en forme de pyramide comme ils aiment à construire. C’est sur qu’à force de baigner dans ses contes pour enfant, on finit par s’en imprégner. L’antre du dragon. Voila que je recommence avec mes idées à la con.

Tout ce qu’il y a face à moi, c’est un parc bien entretenu. Un étang où quelques canards fainéantent au bord de l’eau. Un grand saule pleureur, quelques fauteuils extérieurs, une vaste terrasse, encore des vasques d’eau. Je frappe à la porte. Il est pile dix-neuf heures. On me fait entrer. Une servante sans aucun doute. Jeune, mignonne, teint bronzé et accent chantant pas d’ici. Monsieur importe son personnel de chez lui. Pas que le personnel d’ailleurs. Le vaste hall d’entrée est recouvert d’un épais tapis aux motifs exotiques dans un dégradé d’ocre, quelques sculptures de pierre d’une finesse remarquable. Sur ma droite une salle immense. Des coussins, une large cheminée de pierre une marqueterie compliquée alterne avec la pierre, des tentures de lins clairs sur de larges baies vitrées. C’est qu’ils font de jolies choses dans le sud malheureusement, ils n’en font pas le commerce. C’est une erreur de leur part, ca pourrait leur rapporter beaucoup. Je n’en vois pas plus, on n’entre pas. Je suis la servante et ressors de l’autre coté par un angle de la pyramide. Encore une terrasse. Sans doute fait-elle le tour. Une piscine avec déversoir en cascade, la vue sur les collines. On se croirait perdu dans la campagne pourtant les remparts ne sont qu’à quelques centaines de mètres.

Ca en jette faut l’avouer. La servante est repartie. J’attends. J’hésite à m’asseoir, je suppose que mon hôte ne tardera pas.

« J’aime la vue ici. »

Je me retourne. Le légat est étendu sur un transat en bois couvert de coussin. Je ne l’avais pas vu. Comment avais-je pu être si distrait. Sans doute ne m’attendais je pas à la voir là. Je lui sors les politesses d’usage. Honneur pour moi d’être ici, compliment sur la décoration de sa demeure. Enfin, le baratin d’usage. Il me fait signe de m’asseoir dans un canapé de jardin, le même que le sien. Je m’exécute. Il est habillé à la mode de son pays dans une sorte de drapé de tissu chatoyant et les pieds nus. Ca lui va bien

« Monsieur le chef de la sécurité désire-t-il boire quelque chose ? »

Je sens du sarcasme dans sa voix. Je lui fais remarquer que c’est un peu pompeux.

« Comment vous appelle-t-on alors. Je ne connais même pas votre grade ?

- En fait, on m’appelle chef. C’est simple et court. A force d’entendre tout le monde m’appeler ainsi, même les sénateurs s’y sont mis. C’est devenu comme un surnom. »

Il me regarde. Son sourire est inquiétant, c’est un fait. « Vous vous rendez bien compte que jamais je ne vous appellerais ainsi.

- Vous pouvez m’appeler à votre convenance. En récupérant le poste de chef de la sécurité, j’ai aussi acquis le titre de Syhï.

- Bien Syhï Silicium, je peux vous proposer de l’alcool de rose.

- Je suis flatté mais je préfère éviter l’alcool. (Ça ne me réussit pas) Une eau au citron.

- Une eau au citron alors » marmonne-t-il en soupirant. Je l’ai déçu là. Le goût excessif du légat pour l’alcool n’est un secret pour personne. D’un autre coté je l’aurais encore plus déçu s’il avait vu l’effet que l’alcool pouvait avoir sur moi et il n’y a pas de pot de fleur à proximité.

Je m’interroge. Comment connaît-il mon vrai nom. Tout le monde m’appelle Syliss. La réponse est évidente, il est loin d’être le fainéant qu’il veut faire croire. Peut-être refuse-t-il les heures supplémentaires mais il doit en faire sur le réseau à chercher la moindre petite information. Je ne serais pas étonné que ce soit là la base de la magie dont les naïfs le soupçonnent. Se tenir au courant, être maître de la connaissance, voila une belle source de pouvoir. AU fond, même nous, sans les écrits néfilims, nous ne serions pas beaucoup plus avancés qu’eux. Après, connaître mon état civil veut juste dire qu’il a piraté mon dossier. Rien de bien difficile, à la portée d’un enfant. Jusque là, je ne suis pas impressionné. En tout cas, j’essaie de m’en convaincre. Une femme arrive, un plateau à la main. Ce n’est pas la même servante. J’ai failli me faire avoir, pourtant ça saute aux yeux. Ce sari brillant, ses yeux clairs, cette prestance. Ce n’est pas une simple servante ça. Elle pose son plateau sur la table. Un verre de citron devant moi, glacé avec une rondelle de citron frais. Pile ce que j’avais demandé pourtant il n’avait pas transmis d’ordre. La femme devait nous observer. D’où ? Je ne sais pas. Je me lève pour la saluer selon son rang. Elle fait mine de repartir effleurant Sérénité d’une main fine parée de bracelets d’or. Il attrape ses doigts, les portent à ses lèvres avant de la laisser s’en aller.

Il me nargue ou quoi. Il faudra que je lui parle. On s’était mis d’accord, il devait être le seul des territoires du sud à avoir accès à notre île. De toute évidence il a rameuté du monde et il ne s’en cache pas. C’est une provocation.

« J’espère que ça ne vous gêne pas, j’ai invité mon amie à me rendre visite avec mon fils. Je le vois rarement. »

Vu comme ça, évidemment, c’était légitime. « Vous auriez dû prévenir que vous aviez une épouse et un fils nous aurions pris des dispositions. »

Il sourit encore. « Je n’ai pas d’épouse et j’ai plusieurs fils. »

Allusion claire. Sans doute ses enfants étaient-ils de plusieurs femmes. S’il pensait me choquer, c’est raté. Il peut mettre dix femmes dans son lit, ce n’est pas mon problème mais en effet, il ne vaut mieux pas qu’il les ramène.

Allez, sus aux priorités. « Mes hommes ? Les pilotes des navettes ? Les familles s’inquiètent. Vous m’avez laissé à penser qu’ils pourraient être en vie.

- Sans doute.

Il hume son verre, y trempe le bout des lèvres avant de le reposer sur la table.

Je pose mon verre à coté du sien de façon suffisamment bruyante pour lui rappeler ma présence.

« Je vous l’ai dit, cette incursion dans votre territoire était une bévue regrettable. J’ai fait mes excuses, maintenant J’ai des familles de pilotes qui tremblent sans savoir si leur mari ou leurs pères sont encore en vie. Que dois-je leur répondre ?

- Ils sont en vie.

- Les cinq ?

- Oui. Évidemment »

Soulagement, je me laisse aller contre les coussins de mon canapé.

« Qu’est-ce que vous imaginez ? Qu’on écorche les hommes qui passent, qu’on violent les femmes et fait brûler les enfants ?

- Bien sur que non.

- Pourtant je l’entends bien souvent.

- Vous ne vous démenez pas pour faire taire ses rumeurs absurdes. » C’était sorti tout seul mais c’est vrai aussi, il ne pouvait pas reprocher une croyance populaire que lui-même attisait par simple plaisir pervers

- Plus vos gens auront peur de nous moins nous aurons leur indésirable visite. » C’était pas loin d’être un des raisonnements les plus tordu qu’il m’avait donné à entendre. Justement, c’est la méfiance vis-à-vis des territoires du sud qui donne envie de leur donner une bonne leçon. Je tentai de formuler ça de façon diplomatique

- Je ne suis pas sur. Savez vous quelle était la mission des pilotes en question ?

- Bien sur, espionnage. Votre commandant de division s’est imaginé dans son cerveau bien trop petit qu’on était pour quelque chose dans la disparition de certains de vos concitoyens. »

Donc ils avaient fait parler les pilotes. Sans doute de force. J’espère qu’ils ont vite craché le morceau. Ca n’avait rien d’héroïque de garder secrète une mission aussi bête.

« Je suppose que bien sur, il avait tort.

- Voyons Syhï Silicium, je viens de vous dire que nous ne voulons pas de vos hommes chez nous et que nous faisons tout pour les dégoûter de fourrer leur nez dans nos affaires. Ce n’est pas après pour en enlever de force. »

Il s’approche de moi.

« Faites passer le message. Tout ce qui est étrange ne vient pas forcement du sud.

- D’où alors ?

Il hausse les épaules. « Qu’est ce que j’en sais ?

Les plats arrivent sur la table basse entre nous. Pas une entrée, plutôt une dizaine de petits plats différents à grignoter. Brochette de viande, petits pains fourrés, légumes frits. C’est bon.

« Je pense que vous en savez bien plus que vous ne voulez nous divulguer.

- Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

- Je ne sais pas. Peut-être que moi aussi j’ai des pouvoirs de sorciers. L’instinct on appelle ça. »

Eclat de rire

« Vous me plaisez Silicium

- Alors commencez par me dire ce qu’il est advenu des pilotes et des navettes.

- Les navettes, nous les gardons. Légère compensation vis-à-vis de la violation du traité qui nous lie. Elles sont chez nous, elles sont à nous. Ainsi a été convenu notre traité. Les pilotes sont libres, bien entendu et sont fortement encouragés à quitter nos territoires. »

C’était pour moi un vif soulagement mais je ne le laissais pas paraitre, je ne devais pas me contenter de les savoir en vie.

- Ils sont libres dites vous mais je ne les ai pas vu revenir pour autant.

- Et puis quoi encore. Vous voudriez sans doute qu’on les ramène en première classe avec quelques femmes pour les distraire ? Ce serait avec plaisir malheureusement il n’y a pas de vol de liaison entre votre île et les nôtres alors ils devront se débrouiller, notre civilisation simple et primitive n’a pas les fonds nécessaires pour apprêter un avion pour le confort de vos espions.

- Comment voulez-vous qu’ils fassent ?

- Je ne sais pas moi, qu’ils se débrouillent. Ils n’ont qu’à travailler un peu, se faire engager sur un bateau, de là rejoindre le continent noir et marcher quelques mois jusqu’à la mer intérieur où ils trouveront bien quelques amis à vous, sinon allez les attendre à la limite de nos eaux territoriales. »

Je réfléchis sérieusement à cette dernière proposition. Les dernières coordonnées transmises par les pilotes étaient proches du tropique. Ils avaient dû être forcé d’atterrir sur une des îles principales. Le continent du sud était formé d’une myriade d’île. Sérénit conclut à ma place :

En plus, vous pourrez organiser le sauvetage tranquillement dans quelques mois, le temps qu’ils parviennent jusque là

- Soyez raisonnable.

- Je le suis. »

Evidemment il l’était. Quel esprit tordu. Je me fends d’un sourire. J’ai peut-être une idée. « Et si nous disions que vous les faisiez ramener discrètement avec la navette qu’utilisera la prochaine de vos maîtresses qui viendra vous rendre une visite de courtoisie qu’elle n’a pas lieu de rendre ? »

Je l’ai surpris là. Pour la deuxième fois de la soirée. Il hésite. Il repart dans un grand éclat de rire. « Vous me plaisez vraiment. Vous avez beau faire tout votre possible, on voit bien que vous n’êtes pas d’ici. Vous avez hérité d’un tempérament du sud. Peut-être même un peu plus. Les yeux dorés de votre grand père sans doute. »

Je ne réponds pas. Je ne me laisse pas avoir à ses provocations. Mes origines du sud, facile à trouver avec un logiciel de généalogie. Quant à mon grand père, facile à savoir qu’il n’y a de trace de lui nulle part donc il peut bien inventer n’importe quoi à son sujet, personne ne pourra vérifier. J’ai écourté ce dîner, j’avais l’impression qu’il se moquait de moi. Mais je lui fais confiance, je suis sur que les pilotes seront bientôt là. C’est quelqu’un de sensé. De trop fier, qui aime se jouer de la superstition des gens mais pas idiot il ne veut pas plus que moi que la situation entre nos deux peuples dégénèrent et il sait que la moindre étincelle risque de mettre le feu à nos deux grandes puissances. Il ne s’y risquera pas

Chapitre 2

Cette histoire de réception pourtant à mon idée une bonne occasion d’arranger tout cela a été plus loin que de simples heures supplémentaires. Ma femme m’a fait une scène. Je l’avais prévenu depuis une semaine pourtant, Du moin, je pense lui avoir dit pourtant. En tout cas, à elle, j’ai affirmé que je lui en avais parlé mais après coup, je ne suis plus si sûr. En tout cas, j’avais totalement oublié qu’on avait prévu de sortir ce soir là fêter le dix huitième anniversaire de notre rencontre. Des trucs de nana ça.

Je me suis éclipsé dans notre chambre, j’ai passé mon déguisement comme j’appelle les tenues officielles. Tunique courte blanche sur pantalon bien trop étriqué et toge bleu foncée bien trop encombrante et je suis allé faire le faux cul chez le sénateur. Le féliciter pour sa réussite Car il invitait pour fêter la réussite d’un projet. Façon polie de dire qu’il voulait se faire mousser. Donc je lui ai passé la couche de cirage protocolaire. Malgré tous mes efforts pour arriver le plus tard possible à la limite des convenances, c’était encore trop tôt, le légat n’était pas encore là. Je bois quelques coupes, je sors quelques politesses bien placées (ça pourra servir plus tard), je passe un bon moment à discuter avec un homme de la sécurité. Soi disant pour le boulot mais surtout car c’est un ancien camarade de promo que je charrie car j’ai accès au buffet et pas lui. Puis enfin, le hurleur comme je surnomme celui dont le job consiste à couper les conversations en gueulant les noms fonction titre et tout le tralala des nouveaux arrivants annonce : « Sérénit. Ambassadeur des territoires du sud. »

Je fais la grimace, c’était un peu juste. Je savais qu’il portait une sorte de titre de caste. Le mec avait dû simplement l’omettre ne sachant traduire de même, il avait reprit le diminutif de son nom. Pas très professionnel. Le légat ne paraissait pas s’en offusquer. Je ne sais comment le décrire. Le terme qui me vient serait de dire qu’il rayonnait. Pas au sens propre mais cet homme a une présence à faire pâlir les grands de notre île. D’ailleurs, les moues genre je n’ai rien remarqué cachent en général des sentiments d’envie mais lui parait au milieu de cela comme un poisson dans l’eau. On ne peut pas dire qu’il dénote. Il est habillé comme nous tous avec une toge pourpre signe du rang d’ambassadeur mais il la porte mieux que les autres. Peut être juste sa jeunesse. Bel homme, les femmes le suivent des yeux. Charme exotique sans doute d’une peau brune rehaussée de grands yeux clairs. Il porte pour tout bijou une sorte de diadème fin. Comme un anneau d’or sur le front. et sur le haut du bras un tatouage incrusté de diamant. Ca doit représenter quelque chose dans son pays mais j’en ignore la signification. J’ai bien envie de lui foncer dessus, le mener à l’écart pour parler de mon affaire et rentrer me réconcilier avec ma femme mais ça aurait été peu délicat aussi je fais mine de rien, papotant avec les uns et les autres tandis qu’il se lance à son tour dans les félicitations d’usage serrant des pinces de ci, de là.

« Vous vouliez me voir ? »

Il avait trouvé le seul moment où je m’étais absorbé dans autre chose, ici en l’occurrence le décorticage peu réussi d’une grosse crevette pour arriver derrière moi. Je n’allais pas me laisser décontenancer pour si peu. Je prends une serviette sur le buffet et m’active dans le nettoyage de mes mains. Je connaissais cette tactique dont il abusait. Il paraissait toujours tout savoir, c’est déstabilisant. Sachant déjà les rumeurs selon lesquels les dirigeants des terres du sud seraient tous des sorciers qui vénèrent la mort et brûlent les chats. (Il faut toujours que les gens inventent n’importe quoi dès qu’ils ne connaissent pas). Tout comme son prédécesseur, je le soupçonne de bien rire de ses rumeurs et loin de démentir, il parait plutôt laisser planer le doutes voire par quelques tours l’accentuer. Je ne suis pas un naïf, je ne me laisse pas faire si aisément. Il était tout à fait logique que je cherche à le voir et deviner que j’étais là pour ça était des plus aisés.

Je lui sers mon plus beau sourire, le modèle que j’utilise expressément pour remercier d’avance de ce que je pourrais obtenir : « Légat Sérénité, votre présence nous fait honneur. »

Tout comme j’aime faire deux choses à la fois, j’aime aussi dire deux choses à la fois. Ainsi, je le flatte doublement d’abord en lui parlant d’honneur, ensuite en l’appelant par son nom. Je ne sais pas pourquoi tous ici se braque sur ce diminutif. Enfin si, je le sais, parce que Sérénit sonne comme un nom d’ici et Sérénité, ce n’est pas un nom. Je ne suis pas d’accord, il n’est pas d’ici, il est inutile de trouver des traductions à un nom. Dans le sud, ils n’ont pas de noms abstraits. La raison en est simple, ils n’ont pas d’alphabet mais une écriture sous forme de pictogramme. Chaque pictogramme représente un mot, voire plusieurs. C’est suffisamment compliqué comme ça. On ne va pas en rajouter d’autre pour chaque prénom donc les gens là-bas, prennent un pictogramme déjà existant et s’en serve de nom. Il parait que c’est barbare. Je ne vois pas en quoi.

Je suis assez au courant de ces choses-là, car moi-même, j’ai un père de là-bas. Enfin c’est plutôt ma grand-mère qui était de là bas. Elle s’est exilé ici à la naissance de mon père car d’après ce que j’ai compris, mon père était issu d’une relation peu avouable. Ma grand-mère a toujours refusé de m’en dire plus justement parce que ce n’était pas avouable. En tout cas de son point de vue. Bref, elle est arrivée ici enceinte jusqu’au yeux et elle a eu mon père et a fait sa petite vie comme ouvrière dans une usine de tissu. Vingt ans après, mon père rencontre ma mère, très jolie femme excentrique imaginant les territoires du sud comme une sorte d’éden et fantasmant sur tout ceux venant de la bas et par conséquent tombe amoureuse de mon père (ou plutôt de ses origines) elle fait un enfant (moi), Décide de suivre les coutumes des territoires du sud en m’affublant d’un prénom ayant une signification, ce qui est normal a mon avis chez eux mais ridicule pour un gars de chez nous. Révolte de mon père, homme censé et droit qui s’imaginait déjà mes petits camarades se moquant de moi. Disputes, concessions de chaque coté. Mon père accepte les idées farfelues de ma mère mais c’est lui qui choisit mon prénom. Je serais nommé Silicium dont le diminutif de Siliss passe bien. Prenant du grade, je gagne même un y à mon nom se transformant en Syliss et personne ne se souvient plus de mon prénom d’origine. Merci papa, que ton séjour éternel dans le paradis originel te procure joie et bonheur. J’avais hésité le jour où je me suis retrouvé la première fois face au légat à me présenter sous le nom de Silicium mais je me sens d’ici, je suis fier d’être originaire de la plus puissante île du monde et je ne vois pas pourquoi ressortir ce nom qui n’est que la résultante d’un caprice de ma mère. Depuis d’ailleurs, elle a fait plus fort puisqu’à la mort de mon père, elle a assouvi son rêve, elle est partie s’installer là-bas. Je n’ai pas de nouvelle depuis, on a pas trop de moyen de communication avec ce continent. Du moins théoriquement car vu les informations que possède le légat je ne serais pas étonné qu’ils aient un bon réseau d’espionnage même si on ne leur a pas trouvé de satellite.

Je réfléchis. J’avais déjà pensé à ce que je dirais au légat mais là, face à lui, mes mains puant la crevette, je ne sais plus.

Je me lance : « j’ai renvoyé le responsable de cette odieuse incursions sur vos terres ».

- Bien »

Il n’en espérait pas moins à ce que je constate. Un mur ce type. Toujours souriant mais impossible à déceler la moindre émotion. Il pourrait dire quelque chose, ok c’est une violation du traité mais de là à descendre cinq navettes !

Je continue : « cette affaire est très regrettable. Je ne cherche pas à pardonner le comportement de mes hommes. Je pense que le commandant a été un peu vite en besogne. Une sale affaire qui nous préoccupe.

- Je suis au courant ».

Au courant de quoi petit père ? Je ne pose pas la question. Je m’en tiens à ce que j’avais prévu : « Cela dit, détruire ces appareils était exagéré, il n’y avait nulle attaque…

- C’est votre commandant qui vous a dit que ces navettes avaient été détruites ? » Il lève son verre, admire la robe sombre d’un des meilleurs cépage de l’île et le porte à ses lèvres.

Etonnement, doute, espoir de ma part. Je n’avais pas pensé une seconde que le commandant aient pu dire que ses navettes avaient été descendues sans preuve : « Oui, ce n’est pas le cas ? »

Sérénité plisse les yeux, il me fixe, un frisson me traverse, comme un courant d’air froid ici. Son regard me transperce.

« Nous avons désactivé nos missiles, vous vous en souvenez non ? Il insiste « en preuve de notre bonne foi »

- Mais alors.

Il m’arrête. « Ce n’est ni le lieu ni le moment pour ce que vous souhaitez négocier. Prenez rendez-vous à mon bureau.

- Bien sur, je ferais ainsi, j’estimai juste que cette affaire était importante et je vous sais très pris durant le mois à venir. » Ainsi que tous les autres mois.

Attention, je croise les doigts, la proie va-t-elle faire sauter un rendez-vous pour me recevoir ? Oui, non, pointe d’hésitation, sourire. « Venez me voir demain. 19h »

Gagné. Il est bien rare que le monsieur accepte de faire des heures supplémentaires.

Je l’en remercie, « je serais à 19h à votre bureau.

« Négatif Syliss, vous connaissez ce qu’on dit de moi ? »

Je ne réponds pas, on en dit beaucoup sur lui et peu de bien, comme tous ceux du sud. Il continue : « Outre le fait qu’on me traite d’égocentrique, de prétentieux, de gosse, de sorcier et de dépravés, on dit aussi que je suis un épouvantable fainéant. »

Je bafouille quelques mots genre « mais non, personne ne dit rien de tel. » Je le dis doucement, le mensonge m’étouffe.

Il n’est pas dupe : « mais ils ont raisons. En tout cas sur ce dernier point » ajoute-t-il en souriant. Un petit sourire en coin genre mystérieux tout en portant sa coupe à ses lèvres.

« Je quitte la tour tous les soirs à 18h précise et je ne ferais exception ni pour vous ni pour le couple présidentiel lui-même. Je vous invite à dîner chez moi. 19h et ne soyez pas en retard. » Il me tend la main. Je la lui serre.

Il sourit. « Vous n’imaginez pas tout ce qu’on apprend d’une bonne poignée de main. »

Il n’a pas attendu la réponse, il s’est détourné de moi comme si je ne présentais plus le moindre intérêt. C’est vrai qu’il est prétentieux, un sale gosse prétentieux. Je frissonnais encore sans raison. Aller chez lui ne me disait rien qui vaille. Dans son bureau, dans la même tour que moi, même s’il est dans ce mystérieux dernier étage, c’est tout de même un endroit sécurisant. Chez lui, je ne sais pas, une expression me vient : l’antre du dragon. Je ne sais pas pourquoi. Je me rends compte que c’est moi le gosse, pourquoi j’ai de telles idées ?

Chapitre 1

Je m’appelle Syliss, j’ai été promu chef de la sécurité des sept cités de l’île. Ce n’est pas un poste que j’ai demandé. Moi, si ce secteur m’a attiré, c’est pour être sur le terrain, me confronter aux vices des bas quartiers, enquêter, partir à la recherche d’indices, sauver la veuve et l’orphelin comme on dit. Quand j'avais dix ans, je voulais même me porter volontaire pour civiliser les terres fraîchement colonisées. J’avais la tête farcie d’idéal à l’époque, je me sentais prêt à conquérir le monde. J’étais jeune et un peu bête comme le sont tous les jeunes. Je me suis vu propulsé dans le grand monde sans avoir rien demandé à personne. La haute, ça n’a jamais été mon truc. Je suis quelqu’un de simple à la base, né d’un fils d’émigré du sud suffisamment intelligent pour faire son trou mais décédé trop jeune pour assurer notre avenir et d’une ouvrière issue de la capitale un peu folle mais très jolie. Ca rattrape mais ça n’étoffe pas les finances. Un petit appartement, des fins de mois pas toujours faciles, une éducation correcte parfois un peu trop stricte à mon goût. Elu roi de la baise et de l’alcool à 15 ans alors que je ne supporte pas l’alcool et que j’étais encore vierge. Un bon bagout fait des merveilles mais, en y repensant, j’ai une certaine pitié pour toutes ses plantes que j’ai pu arroser de diverses piquettes. Elles méritent plus ce titre que moi. Maintenant je les arrose d’alcool de rose et, croyez moi ou non, elles n’en fleurissent que mieux. A seize ans, je me la joue rebelle à en partant à la conquête du monde, je me marie à 17 ans, un gamin dans la foulée et la vie de famille me calme. J’entre à l’école de police à 18 ans. A 19 ans je résous ma première grande affaire. C’est encore ma plus grande fierté même si au fond c’était plutôt un coup de chance et j’ai fait mieux depuis.

Suis-je nostalgique de ses années de franche camaraderie, de soirée entre collègues, sans faire attention ni à mon langage ni à ma tenue ? Même pas. J’en ai bien profité et je dois dire, sans me vanter que j’ai toujours eu une bonne faculté d’adaptation et qu’il ne m’a pas paru plus difficile de passer de gardes nocturnes dans les tréfonds des cités aux réceptions officielles que de faire un voyage dans quelques campagnes. Un nouveau vocabulaire à apprendre, quelques coutumes exotiques et me voila le parfait diplomate. Qui aurait cru ça de moi ? Personne. J’aurais du lancer des paris sur ma réussite, j’aurais gagné gros. Quoique non, car j’aurais parié contre moi.

L’histoire est cocasse si bien que je me permets de la mentionner. A 16 ans, jeune étudiant rebelle rêvant encore de sauver le monde, sur un coup de tête, je décide de partir à l‘aventure sur le continent. Je m’engage sur un vieux rafiot recyclé en usine de pêche au gros pour la traversée car je n’ai pas de quoi me payer une place d’avion. Je vais crapahuter ainsi quelques mois descendant vers le sud pour avoir chaud, vivant de petits boulots, cherchant à me faire embaucher dans la sécurité locale mais les étrangers se méfient de moi. J’arrivais ainsi jusqu’au continent noir. Mes connaissances sont bienvenues là-bas où les mentalités sont plus ouvertes qu’au sein des terres des sables et je gagne un petit pécule. De quoi payer un billet retour. Pourtant, au moment de rentrer, l’avion est dévié vers le nord. Et, quitte à atterrir, j’en profite pour débarquer histoire de visiter un peu ses pays du nord où il fait nuit six mois par ans, jours les six autres mois et où personne n’a réussi à aller voir s’il y avait quelques chose sous la glace. J’y suis resté six mois et j'ai ramèné de mon périple une jeune femme belle comme le jour et tendre comme la brise d’une province conquise du continent. Scandale. Famille outrée, soi disant amis qui chuchotent, moqueries. Tant de comportements mesquins qui me poussent d’autant plus à m’unir à cette jeune femme ravissante. Faut dire qu’à dix sept ans, on est prêt à refaire le monde. Décision qui même si elle parait être la conséquence d’un coup de tête, je dis de suite, je ne l’ai jamais regretté. Ma femme est ce qu’il m’a été donné de mieux dans cette vie. En tout cas, on ne peux pas dire que je n’ai pas été prévenu des conséquences, le même discours m’a été seriné jusqu’à ce que les liens de l’union scellent notre engagement : « si tu épouses une fille du continent, tu seras considéré comme aussi barbare qu’elle, jamais personne ne te confieras la moindre responsabilité et tu restera simple enquêteur toute ta vie ». C’est mon père qui me le répétait le plus souvent. Cocasse venant d’un fils d’immigré. Quant à ma femme, je ne la trouvais pas barbare, juste d’un charme exotique avec son teint pale et ses cheveux si clairs qu’ils semblent presque blancs, je n’avais aucune envie d’avoir des responsabilités et mon statut me convenait très bien. Et par-dessus tout, qu’ils aillent se faire voir tous, avec leur mentalité d’arriérés. J’ai donc scellé ma mésalliance avec plaisir, repris mon job et fait un tri parmi mes amis. C'est-à-dire que tous ceux qui chuchotaient derrière mon dos n’étaient plus mes amis. Pendant quelques années, j’ai fait du bon boulot, je suis retourné plusieurs fois sur le continent et je dois dire que j’ai fini par m'y faire apprécier. Là aussi, une fois qu’on a appris la langue et les coutumes du coin, le plus gros est fait. On a beau traiter ma femme de barbare, elle est tout de même issue d’une grande famille dirigeante sur le continent du nord. Du moins pas à notre mariage mais le pouvoir passe facilement d’un clan à l’autre suivant celui qui à la hache la plus aiguisée dans ces contrées. En fait, de leur coté aussi le mariage est mal passé : épouser quelqu’un de basse extraction comme moi, d’où qu’il vienne, ça a fait scandale mais au fil du temps ils en sont venus à m’apprécier ou au moins à envisager les avantages à avoir un gars de l’île dans leur famille ce qui fait que, quand les tensions sont montées entre l’île le continent et qu’il fallait étouffer les rebellions. Qui est-ce qu’on est venu chercher soudain avec un grand sourire après l’avoir ouvertement critiqué pendant des années ? C’est Siliss. Et a que je te serve de la pommade, et les compliments et vas y que je te serine du grand nom pour me demander de jouer les médiateurs. J’ai joué le jeu, j’ai ma fierté mais je pouvais bien la mettre de coté si ça pouvait éviter un conflit. En tout cas c’est ce qu’a dit ma femme. Et ça a marché. Je suis allé passer quelques vacances tout frais payé chez beau papa, j’ai joué les médiateurs, on a trouvé quelques compromis, les choses se sont calmées provisoirement mais le chef de la sécurité de l’époque a refusé de se plier aux arrangements et a renforcé ses patrouilles sur le continent. Il faut dire, les volontaires sur le continent, en général, ce ne sont pas des tendres, plutôt le genre bourrin qui casse tout puis réfléchit ensuite. Enfin là, je suis optimiste, peu sont capable de réfléchir.

Oui, bref, pourquoi je disais ça ?

Ha oui, donc nouvelle querelle, ton qui monte, menace. Et un jour j’apprends d’abord que Le chef de la sécurité est démis de ses fonctions puis, je trouve une note sur mon bureau en provenance du sommet de la tour (rien que ça), me transmettant les pouvoirs de chef de la sécurité. C’était le jour de mes trente ans.

Je me souviens bien de ma réaction. J’ai commencé par regarder autour de moi cherchant à distinguer parmi les box quelques regards de mes collègues guettant celui qui trahirait par quelques émotions être celui qui était à l’origine de cette farce de mauvais goût. Personne ne faisait attention à moi aussi, je me suis levé, tendant le papier en l’air et me suis écrié : « Qui est le con à qui je dois cette plaisanterie grotesque ? » Autour de moi, les têtes se sont levées de leur bureau, genre incrédule puis j’ai entendu « moi ».

Je me suis retourné satisfait pour me retrouver nez à nez avec le sénateur r. Je pense avoir bafouillé quelque chose très pertinent vu la situation genre : « sénateur, je, vous, enfin je croyais mais vous…, vous désirez…, mais ça c’est.. . » les paroles exactes, je ne m’en souviens plus mais j’aime autant oublier ces moments de solitudes extrêmes où les sourires commencent à germer en réponse à une maladresse exemplaire.

J’ai eu plus d’informations, une fois que je me suis retrouvé devant le conseil, au dernier étage de la tour de la loi. Cet étage était presque comme un mythe pour moi tant rares sont ceux y ayant déjà mis les pieds. Sans doute est-ce pour préserver les tapis blancs immaculés qu’ils gardent cette section à l’abri des regards (sarcasme). Même maintenant que j’ai le code d’accès de cet étage, j’y vais très peu. J’ose pas. Là, j’ai eu droit à l’explication en règle : les conflits de plus en plus fréquents entre les patrouilles et les indigènes, les choses qui tournent au vinaigre, mes capacités de négociations qui ont fait leurs preuves…

Dans ma langue maternelle de la rue, on m’aurait dit En gros, sors nous de cette merde s’il te plait. On était poli chez moi.

Eux ont préféré un long discours pour dire la même chose. Ils n’ont pas poussé la chansonnette jusqu’à avouer qu’ils se sont retrouvés acculés par le dirigeant des clans des pays du nord (nouvellement nommé beau-papa) qui a accepté de céder à condition que le chef de la sécurité démissionne et que je prenne sa place pour que ma femme, sa fille, ait l’air d’être avec un gars ayant un statut convenable. Mais il ne fallait pas avoir fait de grandes études pour saisir. Suffit d’avoir passé quelques jours chez mes beaux parents. C’est vrai qu’ils ne sont pas fins ceux-là mais je ne l’avouerais jamais devant ma femme.

Ma première impulsion fut de refuser. Chef de la sécurité, ça voulait dire brasser de la paperasserie, gérer les petites dissensions des subordonnés, faire des sourires et des courbettes à certains tout en les poignardant dans le dos. Pas mon truc.

Ca parait un peu niais dit ainsi, mais, si j’ai accepté c’est dans l’espoir de faire changer les choses, d’être en mesure d’établir un monde de paix et de prospérité ou tout le monde vivrait en harmonie, sans crainte. Un peu utopique je l’admets et très pompeux aussi. Et puis, il faut être réaliste, en cas de conflit, ces petites provinces n’ont aucune chance, la suprématie de l’île ne fait aucun doute. Un coup d'épée contre un missile, le gagnant est toujours le même. Mais les gars du pays de ma femme s’échauffent pour un rien et sont prêt à mettre en œuvre une guerre qu’ils sont sur de perdre, juste histoire de s’occuper. S’ils restent inactifs, ils gèlent sur place. Nous sommes tout de même la plus grande puissance mondiale et d’ailleurs, ses provinces nordiques le savent bien. Les territoires du sud par contre ont une fâcheuse tendance à remette ce postulat en cause parce que nous préférons tout faire pour éviter d’en arriver à un conflit ouvert mais à mon sens, ce sens de la diplomatie et de la négociation même avec les peuples les plus primitifs, c’est aussi une preuve de notre civilité. Il n’y a que les arriérés pour penser qu’on évolue par un conflit.

Quand j’ai été promu, mes rêves d’ado ont refait surface puis, très vite, la réalité m’a rattrapé.

Aujourd’hui, je me rends bien compte que mon pouvoir, c’est du vent. Je regrette souvent le travail de terrain mais pour autant, je ne regrette pas mon choix. Ce que j’aime dans ce poste, par-dessus tout, c’est de pouvoir prendre des décisions sans dire : « attendez, je dois en référer à mon supérieur ». Oui, ça c’est bien. C’est moi qui décide. La paye aussi, c’est pas mal. Quoique je n’ai rien changé à ma façon de vivre. Le pied de nez que je peux faire aussi à tous ceux qui m’ont tourné le dos et qui maintenant fulminent de jalousie, Et le bureau ! Juste sous l’étage du conseil, je domine tous les environs, si ce n’est la tour de la tradition qui me gâche un peu une partie de la vue.

Ses deux tours, pour les spécialistes du symbole, il y a à dire. Deux tours qui se font face, deux grandes puissances de verres et d’acier de la même taille, plantées là depuis trois milles ans. Enfin, on dit ça pour faire bien mais en fait, tant d’éléments ont été changés et refaits depuis leur construction qu’il ne doit plus rien rester d’origine si ce n’est la première pierre. Elles se passent le pouvoir de temps en temps. A l’origine, j’ignore qui avait le pouvoir. Ici, dans la tour de la loi, on dit que c’était nous mais en face, ils disent que c’est eux. Alors…

En tout cas, jusque récemment, on a traversé une grande aire où la tour de la tradition dominait l’île. Ils avaient instauré un régime très strict basé sur les anciennes valeurs et la religion sous peine de s’attirer la colère des dieux. Depuis cinquante ans, le régime démocratique dirigé par l’assemblée de sénateur et le couple présidentiel a repris ses droits. C’est une bonne chose à mon avis. Etre dirigé par une bande de fanatiques ne peut rien apporter de bon. Les Dieux doivent être d’accord avec moi car le changement de pouvoir n’a produit ni cataclysme, ni tremblement de terre ou autre pseudo manifestation divine Pour autant, concrètement, ça n’a pas changé grand-chose et malheureusement, le régime religieux reprend de plus en plus d’adeptes en particulier depuis le retour de l’astre rouge dans le ciel. Cette mythique planète est un symbole de catastrophe et de colère divine. Evidemment je n’y crois pas. Autre sujet de discorde, la tour de l’avenir, en construction actuellement. Elle devrait être aussi haute que les deux autres et former un triangle. Il s’agirait d’y regrouper le centre de la technique et des sciences. Nanotechnologie, développement spatiaux et tout le bazard issus des écrits Néfilims. Moi je dis, pourquoi pas. Mais beaucoup d’adeptes traditionalistes voient là une provocation contre la tour de la tradition Déjà, dans le projet de base, elle devait être plus haute mais ça à fait scandale d’imaginer une tour qui dépasserait celle de la tradition, ça offenserait les dieux et patati et patata, les dieux ont le beau rôle, on peut leur coller les sentiments qui nous arrangent, ils ne viennent jamais réfuter. Bref, les plans de la tour de l’avenir ont été revus, plus basse mais plus large pour avoir la même superficie ce qui offense tout de même les Dieux mais moins aux dires des prêtres. Tout cela a crée un joli tumulte et ce ne serait pas étonnant que les traditionalistes récupèrent quelques voix aux prochaines élections. Moi, j’attends de voir. L’idée d’une nouvelle tour faisant la nique à celle de la tradition me plait bien. Et puis, pour ce qui est de combler le temps, pas de soucis, je n’ai malheureusement pas le temps de m’ennuyer.

Mon assistante vient de m’annoncer qu’aucune navette n’était revenue du territoire du sud. Je ne suis pas étonné. J’ai fait mander le responsable de ce gâchis. C’est pas sa première bévue mais là, il a atteint les sommets de la bêtise. Voir sa sale gueule trop fière devant moi, ça me donne envie de le baffer. L’ennui, c’est qu’arriver à un certain niveau, on est obligé de mettre ses instincts de coté, même si voila un des rares cas où je dois admettre qu’un bon coup de poing, même si ça ne peut rien arranger, pourrait me défouler. Mon beau père serait d’accord avec moi. C’est ainsi qu’ils règlent les différents sur le continent. Je plaisante, là. Mon rêve serait d’éradiquer toute forme de violence mais cet homme a envoyé cinq pilotes à la mort. Des hommes expérimentés, et je ne parle pas des navettes et du scandale diplomatique. Et il ose encore apparaître devant moi avec le sourire. Alors numéro un : lui demander de s’expliquer.

« C’est au sujet des disparitions chef. Vous en avez peut-être entendu parler. Huit personnes, disparues en cinq jours. »

Ce n’était pas un bon départ de sa part. Je suis le chef de la sécurité, évidemment que je suis au courant de cette affaire. C’est même sur des sujets comme ça que j’enrage de ne plus être sur le terrain. Je dois me contenter des rapports et je n’ai pas le temps de m’y attarder autant que je voudrais mais ce dossier a retenu mon attention. Huit personnes, entre dix et trente cinq ans, homme et femme.

toutes disparues dans des lieux publics, remplis de témoins mais aucun témoignage concluant.

Je me contente de demander au capitaine de continuer, ça ira plus vite que de l’informer de mes connaissances sur le sujet.

« C’est bizarre » me dit-il, « on a des témoins mais personne n’a rien vu d’utile à l’enquête. »

Etat de choc je présume même si à cette échelle ça parait un peu simpliste mais je préfère attendre la version du commandant.

« Etrange, pas normal. »

Jolie conclusion, ça fait plaisir d’être entouré de personnels compétents. J’avais bien envie de lui passer un savon là dessus mais je ne voulais pas le laisser dévier, on n'était pas là pour parler de ça. J’en vins au vif du sujet : « Quel rapport avec les cinq chasseurs de combat dans le sud ?

- Oui, ces abrutis nous les ont descendu. »

Voila, tous ce qu’il trouvait à dire. « Evidemment qu’ils les ont descendu. Nous n’avons aucun droit de pénétrer leurs espaces aériens sous peine de se faire descendre. » Et ce sont de gros bourrins qui n’attendent qu’un faux pas de notre part.

« Le légat Sérénit nous avait pourtant affirmé qu’ils avaient désactivés leur missiles.

- Alors ça vous donnait le droit d’enfreindre la loi. Pourquoi avez-vous donné un ordre aussi stupide ?

- Ces enlèvements, je suis sur que le continent du sud y est mêlé. J’ai envoyé ces hommes. Ils avaient une mission d’espionnage mais ils se sont fait repérer, je ne comprends pas comment.

- Voyons les choses une a une, pourquoi pensez-vous que les territoires du sud soient liés à ses enlèvements ?

- Ces enlèvements sont bizarres. Eux, ils sont capables de faire des choses bizarres. »

Voila où nous en sommes. Que fait-on quand on se trouve face à quelqu’un qui envoie des hommes se faire descendre sous prétexte que c’est bizarre ? J’admets que le légat du Sud, Sérénit, pourrait aussi y mettre du sien. Face à la parano qui vise son continent, loin de démentir, il laisse courir les rumeurs les plus folles. Ca l’amuse. Et il a même osé me l'avouer. Et dire qu’il va falloir que je m’y colle pour lui expliquer ça.

Déjà, l'autre vient de faire sa dernière boulette. Il est viré. Maintenant, il fallait rattraper le coup. Quand je lui ai annoncé que s’il comptait rester dans son secteur se serait pour nettoyer les chiottes il s’est offusqué. Pourtant, à sa place j’aurai moi-même apporté ma démission. Lui, il s’est enfoncé.

« Le fait même qu’ils aient démoli nos appareils prouvent leur culpabilité ! »

J’ai serré les dents. « La seule chose que ça prouve c’est leur sale caractère et l’envie qu’ils ont de nous narguer et ça, il n’y avait pas besoin d’envoyer des hommes à la mort pour le savoir. » je lui ai rappelé le traité qui avait été conclu. Mon premier traité. Et avec les territoires du sud. J’en suis très fier. J’ai trouvé de beaux mots mais en, fait le contenu est simple : On n’empiète pas sur votre territoire vous n’empiétez pas sur le notre. Tout ce qui est chez vous est à vous tous ce qui est chez nous est à nous. Ca ne marche pas mal. En plus, coup de veine si on peut dire, quand je suis arrivé au poste de chef de la sécurité, il y a cinq ans, le légat des territoires du sud venait de décéder C’était un vieux bonhomme acariatre à moitié malade qui se traînait partout en crachant ses poumons et ronchonnant sans cesse mais d’un charisme si impressionnant que personne n’osait le contredire. Son successeur, qui a 25 ans maintenant est bien plus abordable même si lui aussi, personne n’ose trop s’y frotter. Au moins, quand il est arrivé, ça a fait cesser les jacasseries comme quoi j’étais trop jeune pour mon poste. Les ragots ont préféré se porter sur ce légat qui à l’époque avait à peine 20 ans, parlant d’offense et d’injure de nous envoyer un gamin pour représenter les territoires du sud. Je ne pense pas qu’il y ait eu là le moindre mauvais sentiment de la part des territoires du sud. Les jeunes là-bas, acquièrent des postes de responsabilités bien plus tôt que nous. Leur culture est plus simple aussi et pour ce qu’il a à faire, il n’y a pas besoin d’être une lumière. Le rôle du légat du sud se borne à répondre « non » à toute proposition aussi constructive soit-elle qu’on aurait l'audace de lui proposer.

L’ex comandant est sorti. Il était furieux. Ses états d’âme ne m’importaient guère. Tout en épluchant mon courrier Je passais la main sur le communicateur sans même un regard pour le visage qui apparaissait sur mon écran. J’ai pris l’habitude de toujours faire deux choses à la fois. Une façon comme une autre d’éviter le surmenage. J’entends la voix froide et efficace de mon assistante qui me demande ce que je désire.

Ce que je désire ? Des vacances au soleil avec ma femme et mes gosses. C’est pas possible ? J’aimerais un jour lui sortir un truc dans le genre, juste pour voir sa réaction mais je la crois dépourvu du sens de l’humour là, j’ai autrement plus important.

« Il me faut un rendez-vous avec le légat du sud. »

Silence. Elle devait sans doute vérifier son emploi du temps. Elle n’avait pas posé de question. De toute façon, elle devait se douter qu’il me faudrait gérer cette histoire de navettes descendues dans le sud.

Réponse enfin. « L’emploi du temps du légat Sérénit est complet pour le mois à venir. Voulez-vous que je tente de vous avoir un rendez-vous exceptionnel ? »

Soupir, j’aurais dû m’en douter. Pourquoi n’est-il jamais possible de le voir dans un délai normal celui là alors que ça ne pose aucun problème avec les autres ambassadeurs ?

Je réfléchis. « Non, pas de rendez-vous forcé ». Nous étions déjà en tort dans cette histoire, le brusquer n’était pas la meilleure chose à faire. Si il avait voulu me voir, il ne se serait pas gêné. Je continue d’éplucher mon courier. Mon regard s’arrête sur une invitation. Le sénateur Hykyl vous convie à la réception qu’il donnera en l’honneur de gnagnagna. En espérant et patati et patata. Voila le genre de soirée pompeuse que je n’affectionne pas particulièrement. Retour à mon assistante. Je sais qu’elle est toujours en ligne. Elle a l’habitude de mes longues pauses durant lesquels soit je réfléchis soit ma deuxième tache m’accapare plus d’attention. Ici en l’occurrence, c’était les deux. Je transmets l’invitation sur son écran. « Répondez que j’irai mais Renseignez-vous discrètement d’abord pour être sûre que le légat du sud y sera. Je ne tiens pas à user mes pieds dans un cocktail interminable pour le seul plaisir de voir le sénateur Hykyl se pavaner.

- A vos ordre chef. »

Pas mal ce nouveau moniteur vidéo. Il est plus précis que l’autre. J’arrive à percevoir les soupirs de frustration de mon assistante pourtant discrets. J’ai appris récemment, tout a fait par hasard en surprenant des conversations de pauses qu’elle rêvait d’assister à ce genre de petite sauterie. Je me garde bien de lui proposer de venir. D’abord car ce serait inconvenant et ainsi, elle peut garder ses fantasmes imaginant des réceptions grandioses alors qu’il n’y a là qu’hypocrisie et ennui. Mais, d’après mes renseignements, le légat du sud aussi apprécie ce genre de soirée. En tout cas, il se fait un devoir d’y assister. Peut-être juste pour le plaisir de mettre mal à l’aise tout le monde. Genre : l’ennemi est dans la place.